La rumeur court depuis longtemps : les daltoniens auraient une meilleure vision dans l’obscurité. Pendant longtemps, on l’a considérée comme une légende — une manière de compenser symboliquement un trouble visuel par un avantage imaginaire. Mais certaines études suggèrent que ce n’est pas entièrement faux.
Ce que la science dit
Il faut distinguer deux situations très différentes : la vision scotopique (nuit totale, obscurité quasi complète) et la vision mésopique (crépuscule, lumière résiduelle).
La perception de la lumière se décompose en trois domaines :

La vision photopique correspond à la lumière du soleil et à l’éclairage intérieur. La vision mésopique va du clair de lune à la lumière des étoiles. La vision scotopique est en deçà du seuil des étoiles.
Vision scotopique : résultats mitigés
En conditions d’obscurité totale, les résultats sont contradictoires. Une première étude n’a trouvé aucune différence significative entre daltoniens et personnes à vision normale dans la détection de flashs lumineux très faibles.
En revanche, une seconde étude portant sur 326 participants dont 13 daltoniens a montré que les daltoniens détectaient des lumières plus faibles que les non-daltoniens, selon les conditions d’éclairage ambiant.


Vision mésopique : des indices plus solides
C’est dans les conditions de crépuscule que les observations sont les plus intéressantes. Une analyse géographique portant sur 380 personnes dans 45 pays a mis en évidence une corrélation entre la latitude et la longueur du crépuscule atmosphérique :

Et une distribution géographique des daltonismes qui correspond à ces latitudes :

Cette corrélation pourrait suggérer une adaptation évolutive : les populations vivant à des latitudes où le crépuscule dure longtemps présenteraient des taux de daltonisme légèrement plus élevés.
Les hypothèses biologiques
Plusieurs mécanismes pourraient expliquer un avantage en faible luminosité.
Compensation par les bâtonnets. Les bâtonnets — responsables de la vision nocturne en niveaux de gris — pourraient être plus nombreux ou plus actifs chez certains daltoniens, en compensation des cônes défaillants. Cette hypothèse structurelle n’est pas confirmée, mais reste plausible.
Moins de « bruit » perceptif. Les cônes non fonctionnels génèrent moins de signal parasite dans les conditions de faible luminosité. Les bâtonnets travailleraient ainsi avec moins d’interférence, ce qui pourrait améliorer la discrimination de faibles contrastes lumineux.
Sensibilité accrue aux variations de luminosité. Si les cônes M et L se chevauchent beaucoup spectralement chez les daltoniens rouge-vert, le cerveau compenserait en devenant plus sensible aux nuances de luminosité. Ce qui se perd en discrimination chromatique serait partiellement récupéré en sensibilité à l’intensité lumineuse.
Ce qu’on ne sait pas encore
Aucune de ces hypothèses n’est validée de façon définitive. Les études existantes sur le daltonisme sont généralement conçues pour mesurer la discrimination des couleurs, pas la sensibilité en faible lumière.
Ce qui semble acquis : certains daltoniens rapportent eux-mêmes une capacité à distinguer des détails dans l’obscurité que leurs proches ne voient pas. Ces témoignages sont cohérents avec les résultats des études, même si l’effet varie fortement selon les individus et les types de daltonisme.
En pratique
Même si l’avantage existe, il ne s’applique pas à tous les daltoniens de la même façon. La vision nocturne dépend de nombreux facteurs au-delà des cônes : santé globale de la rétine, âge, luminosité habituelle de l’environnement, temps d’adaptation à l’obscurité.
Ce qui est sûr : la question mérite d’être prise au sérieux, et non balayée comme une croyance populaire. Les premiers signes scientifiques existent. Des recherches mieux ciblées permettraient d’y répondre plus clairement.